Editorial
Discours de Claude Mollard
A l'occasion du départ du directeur général du CNDP, Claude Mollard, le 10 janvier dernier, nous souhaitons rendre hommage à celui qui est à l'origine de cette lettre et du plan de cinq ans pour les arts et la culture à l'Ecole, apportant ainsi un nouveau dynamisme et une nouvelle étape au développement de l'éducation artistique et culturelle.
Nous nous permettons donc, exceptionnellement, de retranscrire ici le discours de Claude Mollard prononcé dans les salons de l'assemblée nationale en présence de Jack Lang et de nombreuses personnalités dont celle d'Alain Coulon son successeur à la tête du CNDP (dont vous trouverez une biographie en fin de lettre).
Nous lui souhaitons bon courage dans la suite de ses aventures et bienvenue à son successeur Alain Coulon.
L'équipe de les Arts et Culture à l'école
"Je remercie infiniment toutes celles et ceux qui ont accepté mon invitation. Non pas qu'un départ soit une occasion de réjouissance en soi. Mais cela doit être pour moi un instant de partage entre amis qui ont en commun un certain nombre de valeurs. Je suis heureux que ce moment de partage se tienne dans un temple de la République : l'Assemblée nationale.
Cela eût pu - eût du - se faire au ministère de l'Education nationale… Mais, apparemment, le titulaire actuel de ce ministère n'y a pas songé. Naguère, les choses se passaient autrement. Au ministère de la Culture, François Léotard qui avait, lui, un certain sens de l'éducation, avait fait en 1986, au moment où je quittais la Délégation aux Arts plastiques, un beau discours pour célébrer mon départ et pour annoncer la nomination de mon successeur. Autres temps, autres mœurs…
Merci cher Jack Lang, merci aux questeurs et merci aux représentants du peuple de rendre possible le maintien de la tradition républicaine du passage de relais.
Je voudrais également évoquer le nom de Xavier Darcos qui s'est excusé de ne pas pouvoir venir puisqu'il est au Sénat et qui aurait voulu être présent. Quant à Alain Coulon, mon successeur, qui est parmi nous, je lui souhaite bon courage et bon vent pour la suite.
Les analystes de la politique auront remarqué que l'on s'attarde plus volontiers sur celui qui arrive que sur celui qui s'en va.
Certains partent à pied ou laissent un fauteuil vide devant un écran de télévision, d'autres arrivent en faisant un détour par le Panthéon ! N'est ce pas cher Jack Lang !
Je voudrais réfléchir au sens de mon départ du CNDP, mais aussi aux raisons qui m'y ont fait arriver : la pédagogie artistique, la généralisation des arts à l'école. Je voudrais ainsi poser des questions et peut être tenter d'obtenir de l'homme politique que tu es, des réponses.
Pourquoi quitte-t-on un poste officiel comme celui que j'ai occupé trois ans ?
Quand je regarde en arrière, je vois que cela m'est arrivé trois fois. Et, chaque fois, je vais vous le confesser, c'est arrivé plus tôt que je ne le pensais et plus rapidement aussi. En 1978, le président nouvellement désigné à la tête du centre Pompidou, Jean Millier, me laissa quarante huit heures pour quitter le Centre. Est-ce que j'avais puisé dans la caisse ? Je ne le pense pas ! Alors, pourquoi ai-je du quitter ces fonctions si rapidement ? D'un lieu que j'avais façonné avec passion pendant plus de six ans ?
J'ai retrouvé, cher Jack, dans les archives de Radio France, merci à Pascale Lismonde, un communiqué de presse qui disait, notamment : " …saisi par le vertige du pouvoir absolu, le président du centre multiplie licenciements et démissions forcées : agents de sécurité, conseillers, animateurs. Dernier départ en date, celui du secrétaire général Monsieur Claude Mollard, qui fut l'un des concepteurs les plus imaginatifs du Centre. Le président du Centre croit pouvoir gouverner les créateurs comme il gouvernait les Africains en Côte d'Ivoire au temps de la colonisation. Pourquoi cette politique du vide à quelques jours des élections ? "
C'était en 1978 et ce texte, vous l'aurez deviné, était signé par un conseiller de Paris, jeune délégué national à la culture au parti socialiste, je veux dire Jack Lang ! Nous nous rencontrâmes alors, avec intensité, et chaque fois que j'ai quitté, rapidement, mes fonctions tu as été présent : est-ce fatalité ou est-ce, au contraire, sens de l'amitié ? Je crois que c'est un signe d'amitié et je te remercie d'avoir été ainsi présent à ces occasions toujours un peu difficiles à vivre.
En 1986, François Léotard me demandait de partir avec la même rapidité. Je demande rendez-vous à François Mitterrand qui me reçoit en vingt quatre heures, une plus grande rapidité encore que celle de François Léotard qui me laissait quarante huit heures. Il me dit qu'il m'assure de sa sympathie mais qu'il est impuissant puisqu'on est en période de cohabitation. Et Dominique Bozo annonce à ce moment là que le rôle de la Délégation aux Arts plastiques est moins attaché à l'art vivant contemporain qu'aux musées. On assiste aussitôt au retour du muséographique face à la commande publique. De la même manière, on avait assisté, lors de mon départ du Centre Pompidou, au retour d'une certaine forme du " disciplinaire ", alors que le Centre était fondé sur l'interdisciplinarité.
Cette fois-ci, je ne suis pas renouvelé. Cela veut dire que le gouvernement m'a laissé vingt mois avant de me donner congé, ce qui, dans ma carrière, est sans précédent ! Mais, j'ai appris cette décision il y a seulement quelques jours : toujours cette logique de la rapidité qui préside à mes départs. Et, du côté de l'Elysée, cette fois-ci comme en 1986, même sympathie, même impuissance…
J'essaye donc de comprendre, aujourd'hui comme en 1978, comme en 1986, le sens de ce qui se passe. Est-ce que je dois pointer, une nouvelle fois, un retour du " disciplinaire " ? Dois-je identifier le triomphe du local sur le global, puisque l'on dit penser global, agir local ? Je pense évidemment à Chasseneuil du Poitou où M. Raffarin a choisi d'implanter le CNDP ! Dois-je incriminer la peur de l'art et de la culture ? Comme si la droite, quoiqu'elle en dise, éprouvait une sorte de peur de la culture, puisqu'elle signe toujours son retour aux affaires par une réduction des budgets culturels. Cette peur des arts que déjà un philosophe antique incriminait. Il écrivait à propos du rôle du poète dans la cité, Jean-Pierre Siméon, qui préside au Printemps des poètes, est parmi nous et le comprendra : " nous pouvons à bon droit censurer le poète, et le regarder comme le pendant du peintre que l'on censure aussi car, comme lui, il ne produit que des ouvrages sans valeur au point de vue de la vérité, car il a commerce avec l'élément inférieur de l'âme, et non avec le meilleur " ! Ainsi s'exprimait Platon dans la République. Car la dictature du philosophe, dans la République de Platon, se ferait dans l'affirmation d'une raison pure et purement rationnelle.
Est-ce que cette pensée guiderait aujourd'hui encore notre politique des arts à l'école ? Je pose la question, je m'interroge.
De même, je vais m'interroger, maintenant, après m'être interrogé sur le sens d'un départ, sur le sens de notre action à travers notre plan en faveur du développement des arts à l'école.
Nous avons vécu une très belle aventure, pendant deux ans, de 2000 à 2002, grâce à Jack Lang, alors ministre de l'éducation nationale. Une équipe formidable d'enthousiasme s'est constituée. Et, nécessairement, mon départ de ce jour prend valeur de symbole, qu'on le veuille ou non. Même si l'on réaffirme haut et fort, dans les enceintes officielles, que l'éducation artistique reste une priorité (je sais que l'on dira, que l'on écrira que cette priorité subsiste) les discours se heurtent à l'épreuve des faits. Quelle est la réalité ? Ne contredit-elle pas les proclamations ? Là aussi, je m'interroge.
Je m'interroge lorsque je vois que le budget du CNDP consacré aux arts à l'école a été divisé par trois en deux ans. Je m'interroge quand je vois que l'équipe de la Mission de l'éducation artistique et culturelle n'est plus composée que par une vingtaine de personnes. Je m'interroge lorsque je vois que les budgets de la DESCO consacrés aux classes à PAC (projets artistiques et culturels) ne sont plus fléchés, et donc s'évaporent en quelque sorte en arrivant dans les rectorats.. Et je me dis que l'esprit qui avait été introduit au sein de l'Education nationale, visant à faire de l'art une forme de pédagogie originale, une pédagogie de projet, à y trouver une motivation renouvelée des élèves pour apprendre, cet esprit, lui-même, s'évapore à son tour. Je m'interroge sur cet équilibre que Jack Lang avait au fond affirmé, proclamé et institué entre l'intelligence sensible et l'intelligence rationnelle, entre les deux lobes du cerveau, comme il l'avait dit au cours d'une conférence de presse. Je m'interroge également en face du silence qui a fait face aux prises de paroles courageuses. Au fond, au cours des vingt derniers mois, vingt longs mois, le silence a succédé à l'expression de l'imagination. Alors qu'en six mois nous avions, avec le concours de Catherine Tasca et de ses collaborateurs, avec Jack Lang, avec notre équipe et la collaboration de nombreux services du ministère, conçu, financé et mis en oeuvre un plan de cinq ans, voici qu'en vingt longs mois, a succédé la politique du silence, un silence pesant, presque bruyant, si je puis dire, dans la mesure où la seule trace visible est une circulaire des ministres de l'Education nationale ! Et une circulaire qui n'est pas co-signée avec le ministre de la culture, comme celles de la belle époque de naguère ! N'y a t il pas là, non seulement un retour du " disciplinaire ", au double sens du mot, mais aussi un repli sur soi du ministère de l'Education nationale ? Je pose la question, je m'interroge et je ne suis pas toujours optimiste face à ces réalités.
Et pourtant, on a montré que tout était possible, ou presque, puisqu'en quelques mois, 30 000 classes à PAC ont été organisées sur le terrain. Un million d'élèves ont pu rencontrer des artistes. Une pédagogie à trois réunissant, autour de l'élève, l'enseignant et l'artiste est entrée dans la voie de la généralisation. Tout cela en collaboration étroite avec des milliers d'établissements culturels répartis sur le territoire. Une carte des ressources culturelles, comprenant plus de dix milles références, a été mise en place sur internet grâce au rôle actif des CRDP, cinquante Pôles Nationaux de Ressources ont permis de faire se rencontrer, et donc de se former, praticiens de la culture et pédagogues de l'éducation. On pourrait multiplier les exemples du mouvement qui a été ainsi créé, avec l'énergie et la compétence de nombreux fervents de l'éducation artistique et culturelle. Au-delà des querelles de boutiques, des petites ambitions de bureaux, des pernicieuses stratégies de cumuls de compétences, qui ne demandent hélas qu'à lever le front dès lors que le silence le cède à l'ambition, c'est une vraie politique qui a été engagée, mais c'est une politique qui peut être remise en cause, hélas. Et je partage l'émotion de toutes celles et de tous ceux qui ont cru à cette politique qui l'ont conduite et qui l'on forgée.
J'adresserai, dans les jours prochains, une lettre au Président de la République pour lui demander de m'expliquer, s'il le veut bien, comment la priorité qu'il estime devoir être celle de l'éducation artistique et qu'il a rappelée publiquement à plusieurs occasions est réellement mise en œuvre. Et j'ai envie de lui dire : " Monsieur le Président, on vous ment ! Contrairement à ce que l'on vous dit, dans les faits, aujourd'hui, la politique de l'éducation artistique n'est plus une priorité. Or on sait qu'elle est importante pour lutter contre les excès du " disciplinaire ". Il ne suffit pas de restaurer la discipline pour que notre système éducatif retrouve sa forme et son sens. Certes, nous ne nions pas l'importance de la discipline. Mais nous rappelons aussi que, pour apprendre à lire, pour apprendre à énoncer des mots, des phrases, pour savoir construire un discours, il faut d'abord une motivation profonde de l'élève. Celle que les " bons " pédagogues sont capables d'insuffler à leurs élèves. Et n'y a-t-il pas plus belle motivation que celle du chant (notamment le chant choral qui suppose la discipline), celle de la poésie, celle de l'expression théâtrale ? " Je lui dirai aussi : " Monsieur le Président de la République, la priorité de l'éducation artistique n'est-elle pas le meilleur moyen de lutter contre la " fracture sociale " et la " fracture culturelle ", dont vous ne cessez, à juste titre, de dénoncer les méfaits ? Le meilleur moyen d'assurer l'intégration autour des mêmes valeurs républicaines, des enfants qui vivent sur le territoire national ? Pourquoi, alors, laisser se développer une nouvelle politique, qui est déjà en marche et qui remet en cause les acquis qui patiemment, année après année, ministre après ministre, ont été construits pour faire de l'éducation artistique une exigence propre au ministère de l'Education nationale et au ministère de la Culture ? Ne laissez pas l'exigence de l'éducation artistique pour tous être ramenée au rang secondaire des enseignements artistiques pour quelques uns !"
Nous sommes nombreux à croire à cette priorité, à cette urgence même. C'est pourquoi je voudrais, également, dans le même temps, au moment où je quitte mes fonctions, lancer un appel aux militants de l'éducation artistique, leur dire qu'il ne faut pas désespérer. Nombreux sont celles et ceux qui m'ont dit que la trace de notre action serait durable. J'en accepte l'augure. Je crois qu'il a été démontré qu'une nouvelle manière d'envisager l'éducation, sa relation avec le monde sensible, était envisageable, qu'elle répondait à des attentes fortes, des élèves, des professeurs, et des parents. Je crois qu'un chemin énorme a été franchi dans les esprits et dans les faits depuis le moment, en 1983, où une convention a été signée entre le ministre de la Culture, Jack Lang, et Alain Savary, ministre de l'Education nationale, qui forgeait les premiers pas de la collaboration entre les deux ministères.
Un terrain immense a été conquis. Si les choses, au plan national et au plan des institutions, ne sont plus les mêmes, en revanche, sur le terrain, il est nécessaire que les militants puissent continuer à travailler. Et ils le font, y compris dans les plus grandes difficultés. L'avenir de l'éducation artistique est aujourd'hui très largement entre leurs mains. Je prendrai l'initiative, prochainement, de créer une association, un mouvement, réunissant toutes celles et tous ceux qui voudront militer pour que perdure et se développe l'éducation artistique à l'école.
Je voudrais, en conclusion, adresser mes plus chaleureux remerciements sans les personnaliser, car je devrais citer chacune et chacun de vous, puisque vous m'avez fait l'amitié de vous rendre à ce rendez-vous, à mes cher amis et collègues du SCEREN et du CNDP que j'ai appris à connaître pendant trois ans. Le CNDP est souvent dénigré dans ce ministère, c'est une maladie chronique que je déplore. Cela vient peut-être de ce qu'on le jalouse, parce que le travail qui y est fait est passionnant et que, peut être, il est plus passionnant d'éditer, de produire un DVD, un film, un livre que de préparer des règlements ou des lois ! Peut-être ! Mais est-ce une raison pour se laisser aller à dénigrer ce qui est bel et bon ? N'est-ce pas céder au mal français ?.Je remercie les directeurs de CRDP avec qui le plan des arts à l'école a pu être amplifié sur le terrain. Avec qui, aussi, de nouvelles relations ont été tissées dans ce qui est devenu le réseau SCEREN. Ce réseau recèle des talents, des trésors d'intelligence, de savoir-faire que j'ai voulu faire fructifier. Je crois y avoir contribué. Je pense qu'il y a place dans ce pays pour un vrai service public de la pédagogie qui soit un service pédagogique de l'édition, de la production, de la ressource et, je le dis à mon successeur : prenez le flambeau que je vous transmets et veillez vraiment à ces priorités :
1- respecter les arts à l'école, dans leur diversité et leur nécessaire généralisation ;
2- faire en sorte que ce service public, même s'il est délocalisé, reste un grand service national.
Je pense qu'il faut néanmoins, dans ces circonstances, savoir philosophie garder, non pas au sens platonicien du terme, mais au sens du Cardinal de Retz qui écrivait : " la faveur publique est toujours plus assurée par l'inaction que par l'action. "
Réfléchissons bien à cette phrase. Sans doute ai-je eu le tort de trop agir ! En tous les cas, je me pose la question. Il est certain que si je n'avais rien fait, on ne m'aurait rien reproché. Mais je ne regrette pas d'avoir agi, je ne le regrette pas car je crois, comme le héros de la Voie royale de Malraux, que notre meilleure récompense, au-delà de la défaveur d'un jour, défaveur que je suis au fond heureux de mériter de la part de ceux qui me l'ont accordée, c'est de laisser une cicatrice sur la terre. J'espère que la mienne sera féconde même si, au début, elle fait un peu mal. Cette cicatrice est en tout cas une espérance. Je la porte comme telle, je suis fier de l'avoir incarnée sur une route qui, loin d'être royale, est fondamentalement républicaine, avec vous toutes et vous tous. Et donc, de tout cœur, merci".
Claude Mollard
Alain Coulon, nouveau directeur général du CNDP
Alain Coulon, nommé directeur général du Centre national de documentation pédagogique par arrêté du 23 janvier 2004, en remplacement de Claude Mollard (L'AEF 09/01/2004, 39885). Docteur en sciences de l'éducation et docteur d'État ès lettres et sciences humaines, il a été successivement directeur de l'UFR d'éducation, communication, psychanalyse à l'université Paris-VIII, fondateur et directeur du CRES (Centre de recherche sur l'enseignement supérieur) et directeur du CIES (Centre d'initiation à l'enseignement supérieur) de la Sorbonne. Ses travaux portent principalement sur l' "affiliation" des étudiants, c'est-à-dire la manière dont ils apprennent le "métier" d'étudiant, et sur l'efficacité des apprentissages documentaires dans le travail intellectuel des étudiants de premier cycle, indique le CNDP. Depuis janvier 2004, Alain Coulon est membre de la commission française de l'UNESCO.

|
|
|
|